Lugu Hu

le havre des Mosu

A l’orée du vaste plateau tibétain, aux confins des provinces chinoises du Yunnan et du Sichuan, se niche une perle de saphir dénommée Lugu Hu - le lac Lugu. C’est le jardin d’Eden des Mosu, un petit peuple dont les coutumes matriarcales subsistent toujours…
(mars 2002)

C’est une belle matinée de printemps qui s’achève. Notre voiture surgit soudain sur cette crête frémissante. “Lugu Hu!” lance le chauffeur en pointant une petite crique lointaine. On est au début du mois d’avril et le froid est encore vivace dans ces contrées alpestres. Deux heures de lacets depuis Ninglang nous ont en effet hissés à près de 3000 mètres d’altitude. Non loin de la route, un promontoire a été aménagé. Etincelant de mille reflets ardoises, le grand lac Lugu se déploie devant nos yeux, sauvage, comme intact, entouré d’un cirque de montagnes voluptueux. Là-haut, surplombant l’horizon hérissé de roches, un ciel d’azur à peine chahuté par quelques amas de nuages qui défilent nonchalamment.

A proximité de Luoshui, le principal bourg de Lugu Hu, une inscription indique que l'on pénètre sur le territoire d'une peuplade aux traditions matriarcales. Le long du rivage, de robustes chalets bordent le chemin de terre qui forme la grand-rue de Luoshui. Toits cornus et rondins de bois clair.

Ça et là, au-dessus du porche qui mène à la cour intérieure, des rangées de petits drapeaux de prière tibétains frétillent dans le vent. Une famille de cochons noirs ventripotents déambule en grognant. Quelques boutiques de souvenirs et de thé, une poignée de restaurants et de pensions familiales accueillent un nombre croissant de touristes, des citadins chinois pour la plupart. Sur ce bucolique littoral villageois, on propose des balades à cheval et des excursions à bord de grosses pirogues, troncs d’arbres évidés que les Mosu appellent - à juste titre d’ailleurs - “à cochons”. Le soir venu la rue s’anime: des tentes et des barbecues y sont installés, et dans le froid mordant on déguste des lambeaux de viande, de la carpe du lac, des champignons, des pattes de gallinacés et du crapaud. Et l’on assiste au ballet de ces fières femmes mosu qui flânent en petits groupes, emmitouflées dans de longs châles rouges, le dos recouvert d’une peau de mouton. Côtoyant les matriarches, ces “mères ancestrales” qui portent parfois d’épais turbans, les jeunes autochtones sont coiffées de perruques de laine noire tressées, bombées et souvent ornées de fleurs et de perles. Perles que l’on retrouve autour de leur cou, en colliers. Certaines de ces égéries, troublantes et secrètes, exhalent un mystérieux parfum de geisha.

Nomades animistes

Depuis plus de 2000 ans, le peuple Mosu encense les rivages chatoyants du lac Lugu qu'il surnomme "Hi Na Mi”. Le terme “Mosu” signifie quant à lui “de yaks”, Mo-so en chinois. En fait, la véritable appellation originelle de la tribu est Na. On estime actuellement leur population à plus de 30'000 âmes. Assimilés à la minorité ethnique officielle des Naxi, ils sont les descendants des Qiang, un peuple nomade tibéto-birman qui a migré ici "et une générations avant 1253" comme le prétendent les anciens. Les sentiers qui sillonnent les hauteurs de ces massifs jusqu'aux confins du Tibet et de l'Inde étaient autrefois d'importants réseaux commerciaux et culturels. L'écho caravanier des routes de la soie... Aujourd'hui, en dépit de la pression permanente des autorités chinoises, les Mosu pratiquent encore leur propre langue. Ils conservent tant bien que mal leur tradition orale, car l'écriture mosu n'existe pas. Quant à leur religion, elle trouve sa source dans l'animisme et dans le culte du ciel et de la montagne, croyances ancestrales élimées par le souffle du bouddhisme lamaïque et du taoïsme. Le mont Gemu qui se dresse là-bas, en face de Luoshui, est la montagne sacrée des Mosu. Un puissant rempart qui dompte le lac tout entier, et dont le socle antérieur, tortueux et plissé comme les orteils d’un monstre légendaire, semble s’épancher lentement vers les eaux.

Ni paternité, ni filiation

La tradition mosu repose sur une organisation strictement matrilinéaire. La femme est le noyau de la société; c'est elle qui travaille et qui gère le pécule. La mère en est le cœur; c'est elle qui élève les enfants. Le mariage occupe ici une position tout à fait marginale dans l’histoire internationale des relations hommes-femmes. Ces dernières sont en effet basées sur un principe de “visite matrimoniale”. Concrètement, dès l'âge de 13 ans - marqué par une cérémonie, garçons et filles sont libres d’entretenir une liaison amoureuse comme ils le désirent. Si la fille convoitée donne son accord, on appelle alors le nouveau couple a xiao. Notons que la jalousie et la possessivité sont mal vus et source de railleries de la part des autres membres de la communauté. Liberté et flexibilité forment en fait le socle du couple mosu. Par ailleurs, le "union" comme nous le concevons dans nos pays a maintenant aussi ses adeptes. Il est du reste parfaitement toléré par le clan.



Mais revenons aux deux a xiao: le prétendant, dit azhu (“cher compagnon”), organise ses visites nocturnes chez sa dulcinée. Il devra s’éclipser avant l'aube. C'est une règle très importante. Dès lors, certains mâles n'hésiteront pas à trimarder par monts et par vaux, dans la nuit glaciale, pour honorer leur bien-aimée. Ce flirt itinérant s'appelle ni zari. Les deux tourtereaux vivent respectivement chez leur mère. Et bien que l'arrivée d'un bébé stabilise leur liaison, l'enfant grandira toujours avec sa mère. Le géniteur restera quant à lui chez la sienne, bénéficiant d'un simple droit de visite. Au foyer de la matriarche, les hommes s'occupent des enfants de leur(s) sœur(s) uniquement. La paternité n'existe pas chez les Mosu. La filiation non plus. Fascinante société sans papa, sans mari. De toute leur existence, les hommes ne sont jamais "père". Ils sont "oncle"...



Dans l’intimité de l’ancêtre

A l'hôtel où nous avons élu domicile pour une petite semaine, notre chambre est rudimentaire mais charmante : entièrement conçue en bois clair, la pièce dispose de trois lits, une tablette, un tabouret et, détail essentiel pour affronter les nuits glaciales, des couvertures chauffantes. Les toilettes communes (quatre trous derrière une paroi) se trouvent au fond de la cour, deux étages plus bas. Quant aux douches, elles sont inexistantes, ici comme dans le reste du village d’ailleurs ; on se lave au robinet, dans la cour.

Le deuxième jour, l’aïeul de la famille m'invite chez lui pour siroter un bol d'alcool de riz. Je me retrouve dans une vaste pièce sombre aux murs de rondins noircis par la suie. Il l’a bâtie de ses propres mains cette maison. Il en est fier l’aïeul. Le mobilier y est robuste, composé essentiellement d’une énorme armoire décorée de motifs divers. Au pied du grand meuble trône le foyer : un amas de cendres fumantes sur lequel est posé une théière. Sur le mur, une affiche kitsch dévoile les charmes d’une jeune Chinoise, un calendrier, des photos de famille. De gros saucissons secs pendouillent du plafond. Derrière la porte d’entrée, sur une étagère, j’aperçois une énorme baudruche : c’est un porc que l’on a entièrement désossé et vidé de ses entrailles, puis recousu après l’avoir copieusement salé. La carcasse est ensuite séchée. Elle peut se conserver ainsi plus de 10 ans. Les jours de fête, on découpe une part de viande, on la fait tremper pour la ramollir avant de l’apprêter en grillade ou en sauce. C’est une tradition mosu, symbole de richesse, on appelle ça le bo cha. Il paraît que c’est délicieux.



Mon vieil hôte est sourd-muet, mais le dialogue n’en est pas altéré pour autant. Bien au contraire. Patiemment, à coup de gestes et de mimiques explicites, il me raconte que durant son existence à Lugu Hu, il a convoité une bonne partie des filles de la région. Hilare, il m’affirme qu’il a maintenant des descendants dans toute la montagne. La fierté s’affiche sur son visage patiné comme du vieil ivoire. Maintenant il peut mourir serein, me dit-il en imitant un cadavre bienheureux. L’avenir est assuré. Instants complices et éclats de rire.

Avec son accord, je lui ai tiré le portrait. Il s'est paré de son plus beau chapeau et s'est assis très dignement sur sa couche, un vieux matelas étalé à côté du foyer. Âpre et solide Mosu. Je lui ai promis que je lui enverrai la photo. Avant de nous séparer il n’a pas manqué de me proposer d'aller « rendre visite »… aux jeunes filles de sa famille!



Quel avenir pour Lugu Hu?

Selon les dires d'une jeune indigène de Luoshui, les pratiques matriarcales continuent de satisfaire les membres de la communauté mosu. Conscients de leur devoir de préserver ces coutumes, coutumes anachroniques pour certains, énigmatiques ou fossiles pour d'autres, les Mosu s'apprêtent aujourd'hui à faire face à l'arrivée des touristes. On construit actuellement une route sur le pourtour du lac. A quelques kilomètres de Dazui, un village assoupi de la rive nord, des ouvriers s'affairaient lors de notre passage. Ce jour-là, les déflagrations de dynamite ricochaient sur les parois du mont Gemu, brisant les mélopées envoûtantes des paysannes que nous entendions au loin. La voie est en route. La roue est en marche. Lugu Hu écarquille ses yeux bleus vers le monde. Pour l'heure, seul un court tronçon est asphalté, mais à terme les autorités chinoises parlent de relier Luoshui avec le sud du Sichuan. Une brèche à travers le granit s'étire doucement. Xichang, et puis Chengdu. Pendant ce temps, Lugu Hu, grâce à son air pur, grâce à ses eaux limpides et à ses traditions séculaires, est en passe d'entrer dans le patrimoine mondial de l'Humanité.

En attendant cette petite consécration, chacun espère ici que le vrombissement des pelleteuses n'effraiera pas à tout jamais les esprits de la montagne. Ni les oiseaux migrateurs, car ceux-ci sont également sacrés chez les Mosu; d'après une légende locale, ce sont eux qui, au retour de la belle saison, colportent la bonne nouvelle à travers leurs cris et leurs chants.

© Ivan Grunder - 2011-2019

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